Mode d’emploi pour écrire un sketch

Avant d’être la vitrine d’un spectacle, ce site/blog était un blog suivi régulièrement par « quelques » personnes -Les statistiques gonflaient régulièrement mon ego, quoi-. Du coup, certains d’entre vous qui me lisent encore aujourd’hui -Mon ego gonfle parfois mes statistiques…- le savent : j’ai exercé dans ma vie le plus beau métier du monde.

Non. Pas vendeuse de chocolats.

Enfin, si, je fus vendeuse de chocolats -et goûteuse aussi, c’est important pour savoir de quoi on parle !-, mais ce n’est pas le plus beau métier du monde…

J’ai travaillé pendant deux belles années avec des enfants. -Mais Julia ! T’aimes pas les enfants !!-

Qui crient.

Qui morvent.

Qui pleurent.

Qui citent Jul à tout-va. -« Wesh alors ! » Suivi généralement de « Fils de .. » // « Whooohooohooohoo !! Nanméwoh ! » <– Ça, c’est moi prenant ma grosse voix.-

Ah non, ils ne connaissaient pas encore à l’époque. -C’étaient donc des précurseurs.-

Bref, des mouflets par dizaines, des vrais, des qui bougent et qui parlent tout le temps, et qui parfois ont du mal à comprendre ce qu’on leur explique en classe, à retranscrire ce qu’ils ont difficilement appris chez eux, à tenir correctement ce putain de satané crayon et à rester en place, là où il le faudrait, juste parce que c’est ça « être élève ». Oui, j’ai bossé dans une école, auprès de ces enfants qu’on dit « différents » parce qu’éligibles à ce statut Ô combien difficile à supporter à cet âge-là -et même après !- de « personne en situation de handicap ».

– Ouaip, mais c’est bon Julia, un handicap c’est pas une maladie, t’es pas obligée d’utiliser tes grands mots, t’sais !

C’est qu’il avait raison, le p’tit … m… malin ! Le handicap, c’est pas une maladie, parce que –à part pour le mec qui va se retrouver plâtré mais qui guérira de sa fracture en quelques mois– le gamin dyslexique, autiste, trisomique, malvoyant ou déficient moteur, quand il sera adulte, il sera toujours dyslexique, autiste, trisomique, malvoyant ou déficient moteur ! -Hé ben ouaip !-

A cette époque, à mon petit niveau, j’aidais ces mouflets. J’étais EVS. AVS. AESH. Appelez ça comme vous voulez, on fait tous le même « métier ». Je mets ce mot, « métier », entre guillemets pour une bonne raison. Je crois que j’ai toujours été attirée par les « métiers » qui n’en sont pas, en fait… -Note à moi-même : penser à rappeler ma psy…-

J’ai voulu écrire des livres. Mais j’ai entendu dire que c’est un passe-temps du week-end pluvieux, réservé à des énergumènes en robe de chambre au fond du jardin qui boivent beaucoup de thé et pensent que la vie est un roman Fr*nce L*isirs.

J’ai voulu monter sur les planches. Mais on me demande souvent ce que je fais le reste de la semaine… « Comme vrai métier, je veux dire, uhuhuh ! »

J’ai voulu m’occuper d’élèves en situation de handicap. « Pardon, j’ai ri, mais… il existe des formations pour ça ?? Tu veux dire, on paie vraiment des gens pour ça ?? »

« Pour ça », c’est L., c’est F., c’est S., c’est R., c’est K., c’est M., c’est A., et je pourrai vous réciter l’alphabet entier qu’il n’y aurait toujours pas assez de lettres, et d’ailleurs pas assez de mots, pour dire tout ceux qu’ils sont, ni tout ce qu’ils sont. « Pour ça », c’est des mômes qui sont parfois livrés à eux-mêmes dans des classes, par manque de moyens humains.

Les moyens humains, quand ils sont là, ne sont pas formés. Ou si peu. -La blague !- Les moyens humains signent six années de CDD avant d’espérer un CDI qui ne sera de toute façon pas automatique. Ces mêmes moyens humains peuvent aussi signer un CUI d’un an renouvelable une fois, avant d’être gentiment remerciés. Ces moyens humains sont des femmes –principalement– et des hommes en attente de reconnaissance. En attente d’un salaire décent. En attente d’une formation réelle, concrète, utile, qui ne soit pas de celles qui sont là pour se donner bonne conscience. En attente de pouvoir réellement aider ces élèves/enfants/futurs adultes qui, eux, n’attendent qu’une chose : être bien dans leurs pompes usées par les cours d’école.

Ce billet de blog n’était pas censé prendre ce tour-là, mais au final, ce n’est pas plus mal… -Pour tout vous dire, j’avais l’intention de vous parler de ma grand-mère. Et pas la sympa.- Parce que depuis longtemps, j’ai envie de vous raconter comment j’écris mes sketches. Et que ce que vous venez de lire est une de mes techniques. Certaines choses que je vis au quotidien me touchent parfois plus que d’autres… J’ai repris une formation il y a un an, pour travailler avec des personnes, idéalement des enfants et des ados, en situation de handicap, idéalement atteints de troubles autistiques/dys/cognitifs. Cette formation m’inspire énormément et j’ai choisi d’en faire un sketch… Et puis j’ai entendu ces derniers jours, des propos d’une certaine classe politique qui m’ont plus touchés que d’autres. Et j’ai choisi d’agrémenter mon sketch. J’y glisserai deux ou trois vannes pas très catholiques -mais comme je ne le suis pas, je m’en fiche-, et je dirai ce que j’ai à dire, sous couvert de rire, et dans l’espoir secret -mais vous, je vous mets dans la confidence- que le public présent dans la salle adhèrera à mon point de vue.

Voilà comment peut se passer l’écriture d’un sketch : un peu comme l’écriture d’un billet de blog. A la fin, ça ne ressemble pas toujours à ce que je voulais au départ, mais enfin… Les enfants ne ressemblent pas non plus toujours à ce que voulaient leurs parents au départ ! 😉

Rentrée des classes

Et pour les plus curieux qui voudraient un aperçu de ce que j’ai pu écrire ici à ce sujet il y a quelques années…

Lettre à « Francis »*

Francis,

C’est avec toi que j’ai découvert ce métier. Pardon, cette fonction, puisqu’être AVS ne bénéficie pas de la reconnaissance nécessaire pour atteindre cette distinction, cette appellation noble. Un « métier ». Je n’ai pas de métier. J’ai une fonction. Au moins, je me dis qu’elle est utile. À défaut d’être dignement payée. Mais n’entrons pas dans ce débat-là, auquel tu ne comprends de toute façon rien du tout, et qui ne t’atteint même pas.

Et d’ailleurs, qu’est-ce qui t’atteint Francis ?

Je t’ai rencontré il y a presque deux ans. Mais ça aussi, tu t’en contrefiches, tu n’as pas la notion du temps qui passe. Attendre est un calvaire pour toi… Je t’ai trouvé très beau. Tu avais les cheveux tressés, la peau douce et parfumée, et j’ai vu tes yeux, légèrement en amande, tellement expressifs malgré tout ce qui se dit. Tu ne ressens pourtant pas les choses, et ne peux donc pas les exprimer ! Encore moins avec tes yeux qui devraient être inanimés ! Non. Pas les tiens.

Il y avait tes larmes, qui roulaient comme de grosses perles sur tes joues que ta bouche déformaient, tordue qu’elle était elle-même par l’angoisse, la peur, la douleur. Tu ne supportais rien : retirer tes chaussures, mettre tes chaussons, entrer dans la classe, partager un espace, le départ de ta maman, la peinture sur tes doigts, qu’on touche tes si beaux cheveux… Rien. Tu hurlais. Tu pleurais, tu te tordais, tu te jetais. Instinctivement, je t’ai serré contre moi. Fort. Très fort. Je te paralysais, avec cette impression que ça ne changeait rien, mais cette intuition que c’est ce qui te faisait du bien. Mon intuition a vu juste. Tu te calmais de plus en plus vite. Et même ! Tu réclamais mes bras ! Cela ne se faisait pas dans la douceur, mais mes bras t’apaisaient. Oh, combien de fois l’ai-je parcouru, de long en large, un pied devant l’autre, lentement, en te berçant doucement, ton nez fouillant mon cou, ce long couloir à la peinture écaillée ? Combien d’éléphants se sont balancés sur cette « toile-toile-toile, toile d’araignée » avant de parvenir à t’apaiser ?

Mes bras, mes jambes, mon dos parfois se couvraient de bleus. Il m’arrivait de pleurer de rage chez moi, faisant face à toute l’impuissance qui semblait émaner de moi. Je m’épanchais, calée dans le fauteuil de ma psy. Au bout de quinze jours, je pensais déjà à la démission.

Et puis, je me suis accrochée. Toi et moi, on a traversé des moments incroyables…

Il y a eu les premiers regards, d’abord fugaces. Et les derniers en date, longs, intenses, émouvants.

Il y a eu ce moment où tu as attrapé ma main pour que je fasse à ta place, que je me substitue à ton propre corps.

Il y a eu les câlins.

Ces rires.

La p’tite bête qui monte-qui monte-qui monte. Et toi qui en redemande.

Il y a eu l’apprentissage du vélo : appuyer sur les pédales. Je me suis pété le dos plus d’une fois, mais aujourd’hui tu y arrives.

Il y a eu cette assiette de nourriture en plastique que tu m’as servie, et que tu as voulu qu’on mange tous les deux, assis côte à côté.

Ces instants de jalousie. De rancœur. D’attachement. Car oui, tu ressens tout cela. Tu apprendras à gérer, j’ai confiance en toi.

Ces fuites, ces jeux de cache-cache, la danse, les échanges de ballon.

Tu ne te laisses plus tomber sur le gros tapis, tu sautes dessus.

Nous étions tous les deux dans la cour. Il faisait beau. Tu glissais sur le toboggan. Tu t’es relevé, et sans m’adresser un seul regard, tu es venu t’asseoir à côté de moi, sur la minuscule marche de béton fendue, et tellement peu confortable. Tu as laissé passer un temps, le soleil chauffait nos visages, tout était calme. Les oiseaux, quelques cris d’enfants qui jouent dans une autre cour. Tu as tourné la tête et tu as plongé tes yeux dans les miens. Tu m’as regardé quelques instants qui m’ont semblé une éternité, et tu es reparti jouer…

Tu es une petite personne formidable, incroyablement belle, et tellement attachante. J’ai confiance en toi. La vie te sourira, et tu t’en sortiras. Tu sauras te battre avec les armes qu’on te donnera. Je suis fière de toi, de tout le chemin que tu as parcouru, de ta volonté de fer, de tes éclats de rire qui prouvent à tous ces cons de bureaucrates que tu peux t’en sortir si on te tend la main. Je t’ai tendu la mienne pendant deux années, et tu l’as attrapé. N’abandonne jamais. « Rappelle-toi que tu peux avoir le monde à tes pieds… »

*Le prénom a été modifié dans un soucis d’anonymat…

Et pour ceux qui ne supportent pas Cœur de Pirate, ou qui veulent juste en savoir un peu plus sur l’autisme, je vous conseille de regarder la vidéo qui suit… 

 

4 réflexions sur “Mode d’emploi pour écrire un sketch

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